Je viens de regarder un reportage sur la maltraitance subie par les jeunes sportifs qui sont dans les centres de formation de l’élite. Ce n’est pas le premier que je regarde, bien sûr. Sur Netflix, il y en beaucoup. Mais dans ce reportage, ce sont d’ anciennes sportives de haut niveau, harcelées et insultées par leurs entraineurs qui prennent la parole et qui s’engagent contre les fédérations nationales et plus tard les fédérations internationales. Il leur a fallu du temps pour pouvoir exprimer leur colère et leur souffrance. Et comme toujours c’est la loi du silence. Même les jeunes athlètes n’osent pas dire qu’ils (elles) souffrent et aussi doivent cacher leurs blessures et leurs traumatismes. Tout ça pour le bien de leur sport et du pays.

C’est à la fin de ce reportage que je me suis demandé si dans notre aïkido il y a des pratiquants qui subissent les mêmes traumatismes


Alors, bien sûr pas d’insultes ou punitions qui sont réservées aux jeunes, mais plutôt des non- dits ou des gestes qui pourraient blesser un «  mauvais partenaire » qui ne répond pas comme le veut Tori.

Bien sûr la plus part des pratiquants sont des adultes, mais il y a de jeunes pratiquants qui pour être bien vus de leurs professeurs ou de certains gradés acceptent de mettre leurs corps en situation de blessures.

Je parle en connaissance de cause car, moi, j’ai accepté de donner mon corps à beaucoup de professeurs et j’ai été très souvent blessé sans qu’aucun de ces projeteurs ne s’excusent de ce qu’ils avaient fait.

Je ne peux pas croire qu’un haut gradé ne se rende pas compte de ce qu’il fait subir à son partenaire

Je n’ai aussi jamais entendu un professeur ou un gradé dire :  « j’ai malheureusement blessé quelqu’un ».

Et pourtant il y a beaucoup de pratiquants qui ont des séquelles d’une pratique non maitrisée.

Je prends une grande part dans ces blessures car, j’étais très fier, surtout devant les autres élèves de passer, entre les mains de grands aïkidokas et d’effectuer ces chutes « dites : claquées, dites : tampon buvard, dites : feuilles mortes.

J’ai eu l’honneur, sachant maitriser ces chutes, de pouvoir passer entre les mains des plus grands professeurs qui enseignaient pendant pas loin de quarante années.

Mais aujourd’hui, j’en paye le prix, mon corps me lâche et je ne peux plus bouger avec autant de liberté que je le voudrais. Il y a bien sûr l’âge qui a sa part dans ces blessures. L’usure d’un corps qui a beaucoup pratiqué, est naturellement sujet à ces traumatismes.

Je ne me plains pas car, j’ai choisi cette voie, j’ai vraiment voulu être reconnu et apprécié de mes Maîtres, mais, j’aurais aimé qu’ils me donnent les conseils qui m’auraient peut-être protégé et évité certaines blessures

Je me rappelle parfaitement que plusieurs m’ont dit : »tu t’entraines trop, arrête toi, travaille moins fort « .

Mais, et je le confesse, je ne les ai pas écoutés, je voulais devenir un très grand aïkidoka.

Quand j’ai commencé ma carrière de professeur d’aïkido, j’ai sûrement projeté et immobilisé des élèves avec la même « violence » que celle que j’avais reçue.

Mais je voyais beaucoup d’élèves arrêter l’aïkido car leurs corps n’en pouvaient plus.

Je me demandais si c’étaient des blessures physiques ou psychiques.

Je voulais, moi ne plus souffrir. Il m’a fallu du temps pour comprendre le corps et la façon de le mobiliser.

J’ai, donc, décidé de suivre des études d’ostéopathie,

J’ai étudié pendant six années. J’aimais beaucoup l’anatomie ostéopathique car toutes les explications faisaient référence avec le mouvement .

Et j’ai commencé à réfléchir sur ce concept : comment mobiliser Uke le plus fort possible sans aucune douleur.

Pour moi : « douleur égale erreur technique.

IL faut impérativement respecter la direction des diverses articulations et connaitre les principes mécaniques du corps.

Combien de fois ai-je entendu des professeurs dire à leur Uke après un mouvement lui demander : « ça va ? » et Uke de répondre :  «oui, tout va bien ». Mais le soir dans son lit est-il toujours aussi positif ?

La douleur est tacitement acceptée par tous les pratiquants du monde, mais est-ce normal qu’un professeur fasse cette demande.
L’ostéopathie m’a appris à ressentir dans l’instant si le corps de Uke peut accepter ou non mon mouvement. En aïkido, il y a rarement des blessures traumatiques. C’est très rare qu’un pratiquant parte aux urgences.

Ce sont des blessures chroniques, (qui arrivent avec le temps), et ces blessures sont plus graves car tous les tissus voisins sont impactés.

Et il faut beaucoup de temps pour guérir, si on peut guérir, et surtout beaucoup de volonté pour revenir sur le tapis et de nouveau accepter d’être projeté ou immobilisé avec un mouvement dont le corps ne peut pas oublier comment cette blessure est arrivée.

J’ai souvent dit qu’une petite blessure (celle qui n’empêche pas la pratique) est parfois nécessaire pour faire comprendre au corps comment bouger sans douleur ensuite. Apprendre à relâcher les tensions est, pour moi, un des principes que l’aïkido enseigne. La pratique bien faite devrait soigner le corps. .

Tori lui, est sûr de ne pas traumatiser son partenaire. Il a subi ce mouvement de cette façon, et il le fait à un partenaire moins expérimenté sans avoir conscience des traumatismes qu’il provoque. L’aïkido ne se transmet seulement de façon empirique : on m’a fait mal et moi je refais les mêmes mouvements sans imaginer les traumatismes provoqués. Il nous faut réfléchir aux conséquences de tous les mouvements (projections, immobilisations forcées, torsion de mains) exécutés sans ressenti.

 

Faisons en sorte, qu’enseigner n’est pas de montrer aux élèves ce que l’on sait faire mais d’exécuter des mouvements et donner des explications qui font progresser les élèves. Faisons en sorte que les débutants et les moins gradés, n’aient plus peur des hauts gradés et des rumeurs qui courent sur certains.

Faisons en sorte que les hauts gradés n’aient qu’une envie, que les générations futures deviennent meilleures et plus intelligentes. Et que la pratique , même si elle doit être très forte, permette à tous de pouvoir s’exprimer sans appréhension.

L’aïkido doit rester un art martial où la force, le courage, la volonté l’empathie et le contrôle de soi sont les priorités des pratiquants.

 

22 août 2025

Philippe Gouttard